Interview : Dr Sosthène Medard Lipot réagit à l'assassinat du Professeur Tchakounté à Nkolbisson

mercredi, 15 janvier 2020 09:01 Stéphane NZESSEU

L'enseignant d'université a accepté de répondre aux questions de Agence Cameroun Presse. IL dit son indignation et fait des propositions à la suite de cet assassinat d'un enseignant par son élève au Lycée Classique de Nkolbisson.

 

ACP : Dr Sosthène Medard Lipot, la première question qui nous vient est celle de savoir, comment en est-on arrivé là ?

D'emblée, qu'il me soit permis de m'incliner devant la mémoire du disparu, Maurice Njoni Tchakounte, le jeune professeur de lycée. J'adresse également mes sincères condoléances à la famille de ce jeune à la fleur de l'âge (26 ans) encore sous le choc du crime alors qu'il s'était levé tôt ce mardi matin pour aller chercher de quoi se nourrir. Mes condoléances vont également à l'endroit de ses élèves, à jamais marqués au fer rouge par ce crime auxquels ils ont assisté en plein cours de mathématiques. Je ne saurais manquer d'adresser des condoléances à l'ensemble des acteurs de la famille éducative du lycée classique de Nkolbisson.

Votre question : "Comment en est-on arrivé là ?" est la traduction de la problématique d'une problématique pertinente : la sécurité des élèves, apprenants ou étudiants dans l'institution scolaire. Mieux, la problématique de l'ensemble des acteurs de la famille éducative. Il convient de souligner que cela concerne aussi les parents, comme les enseignants et le personnel d'appui. De prime abord, il y a ce grave problème de la violence, donc de l'insécurité en milieu scolaire. Les cas du Lycée bilingue de Deido à Douala et du Lycée classique de Nkolbisson à Yaoundé ont quatre dénominateurs communs :

1) Couteau ou poignard comme arme du crime (arme blanche). À Douala un élève perd la vie après avoir été mortellement blessé par un "élève", tandis qu'à Yaoundé c'est un enseignant qui est tué par son propre élève ;

2) Téléphone portable comme objet de conflit (vol dans un cas, indiscipline dans l'autre cas) ;

3) Le lieu du crime, dans l'enceinte même du lycée, établissement incarnant l'école publique. Pour le crime de Douala dans la cour de l'établissement, et pour le crime de Yaoundé dans la salle de classe durant le cours de mathématiques ;

4) Le quatrième point commun majeur, c'est l'absence des premiers secours et soins d'urgence indispensables à la survie des blessés graves.

« La famille éducative est en insécurité »

Mais qu'est-ce qui n'a pas marché ? Pour les deux cas, c'est la sécurité des membres de la famille éducative en milieu scolaire, donc en milieu professionnel. L'objet du crime (téléphone) est le même, ainsi que l'arme du crime (objet tranchant). Éventuellement aussi le mobile du crime.

 

ACP : Est-ce possible d’éviter pareille situation ? Si oui comment ?

Oui, il est bel et bien possible d'éviter ce type de violences, en sécurisant les établissements scolaires. Mieux, de façon proactive, en prenant des dispositions relevant notamment des politiques publiques en matière, d'éducation d'une part, et de modèle social voire sociétal d'autres part.

- Voyez-vous, concernant le choix du modèle social ou sociétal, cela n'a rien à voir avec la nostalgie de l'éducation dans nos communautés traditionnelles. Mais on constate que ni les légendes, ni la littérature orale n'ont jamais fait cas d'un jeune initié commettant un homicide volontaire dans le sanctuaire qu'était le lieu de formation, à l'endroit de son maître d'école initiatique ou de son compagnon. Je ne veux pas être péremptoire à dire qu'il n'y en a pas eu un seul, mais comprendre par là que l'accès dans l'aire géographique du "Saint des saints" de l'école initiatique était hautement sécurisé, chaque aspirant (élève) rigoureusement voire intimement contrôlé de la tête aux pieds. À ce sujet là, dans les années 50, 60 ou 70, les écoliers, apprenants, collégiens ou étudiants de ces époques pourraient vous donner des témoignages fort édifiants, ayant des similitudes avec les écoles initiatiques en Afrique. La vocation primordiale de l'école n'est pas de produire des diplômés, mais de former l'homme. Notre système éducatif actuel est en déclin sur ce plan.

« La vocation primordiale de l'école n'est pas de produire des diplômés, mais de former l'homme »

 

Les politiques publiques en matières d'éducation sont très défaillantes

1) La carte scolaire est construite à l'emporte-pièce.

Depuis les années 90 notamment, la création et construction des établissements scolaires publics, des salles de classes n'obéissent pas à des critères rationnels, objectifs ou pédagogiques. Le problème se posant d'abord en amont : l'on ne tient pas compte de la poussée démographique, ce qui préoccupe le plus les décideurs c'est de "créer" : sans infrastructures adéquates (locaux, sports et loisirs, infirmerie, bibliothèques, etc).

C'est le règne de la débrouillardise version État. Pire encore, l'enseignement professionnel et technique qui aurait pu être la priorité dans un pays en construction est relégué au second rang, au point qu'un même un élève de quatrième année lycée technique a l'idée d'agresser son professeur de maths ou de génie mécanique ?! Il y'a donc un problème de morale publique, dont les mêmes gouvernants depuis trois décennies ne se préoccupent guère. Et d'ailleurs, l'éducation civique a été galvaudée, proscrite et embastillée dans le meilleur des cas.

"L'école aux écoliers, la politique aux politiciens a-t-on entendu dire un Chef d'État, du bout des lèvres, car faisant chanter des louanges à sa gloire de l'école primaire à l'Université, mais considérant comme pestiféré quiconque enseigne "L'urgence de la pensée" à une jeunesse en quête de repères. Souvenez-vous de Platon, accusé de "pervertir la jeunesse" et condamné à boire la ciguë (létale). Tué pour avoir osé enseigner aux jeunes la sagesse dans les gymnases.

Au-delà de l'école surpeuplée en milieu urbain, les images insoutenables de misères des écoliers et élèves dans les régions de l'Extrême-Nord ou du Nord font froid au dos. Si l'on pourrait minimalement concéder que le pays est pauvre et très endetté, l'on n'admet pas que les enfants du président de la République, des ministres, des gouverneurs, préfets, sous-préfets et même des chefs d'établissements aient déserté l'école publique (maternelle, primaire et secondaire) du quartier où du village. Les plus pauvres se sentent donc comme abandonnés dans des ghettos qui tiennent lieu de conflits de toutes sortes, laissant le champ libre à des caïds de tout acabit, dont les parents dépassés ou irresponsables se débarrassent de pauvres enfants.

2) Chimérique. La volonté politique des gouvernants est un leurre depuis trois décennies.

- Le régime Biya-Rdpc rétorquera que depuis 1982, les ministères en charge de l'éducation nationale ont globalement la plus grosse enveloppe budgétaire. Sur le papier, oui ; dans la réalité, non. Ce sont les pontes du régime et leurs complices qui ont des poches pleines et les ventres ronds dans ce banquet aux allures de crime organisé de l'aristocratie corrompue contre une jeunesse aux rêves brisés. Quand un élève assassine le maître, au cœur du l'antre supposé des savoirs, savoir-faire et savoir-être, cela est inacceptable. C'est à la société qu'incombe la lourde responsabilité d'y faire face, en construisant un modèle social performant et humanisé, un système éducatif culturellement et économiquement compétitif. En République, cette noble tâche incombe aux gouvernants. En démocratie, il revient aux dirigeants légitimes d'en assumer la bonne gouvernance sur les plans national et local.

- Le parti politique auquel j'appartiens, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), a pour idéologie le Social libéralisme, où nous mettons lettre humain au centre des préoccupations d'émancipation, de développement et de prospérité des Camerounais. Le projet de société du MRC a pour second pilier d'action le Pacte éducatif, encore appelé Pacte jeune. C'est cette Vision qui sous-tend le Programme de gouvernance que le Président Maurice Kamto a présenté aux Camerounais lors de l'élection présidentielle du 07 octobre 2018. Tenez par exemple, toutes les communes du Cameroun, selon ledit programme, doivent être dotées de centres de métiers et de débouchés d'emplois sûrs l'espace d'un mandat, lorsque nous serons en responsabilité. Gouverner, c'est prévoir.

 

Par Stéphane NZESSEU

 

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